La propagation des messages d’écosystèmes au grand public, que s’est il passé depuis 10 ans ? [Focus Twitter]

Publié par Salah Ben Chaouacha le

Il y a 10 ans, alors que les réseaux sociaux n’avaient pas encore le poids ni la force de nuisance que nous leur connaissons dans de très nombreux cas aujourd’hui, nous distinguions, dans des cas de crises – pour faire simple – :

  • Les écosystèmes à l’origine des messages crisogènes
  • Et leur impact sur le grand public (ce dernier se sent-il concerné pour à son tour devenir le relai des messages initialement échangés entre les “activistes” ?). 

Autrement dit, si l’émetteur était un militant – assumé et affiché – ou appartenait à la sphère militante, la réponse généralement était : “pas de panique, tout le monde s’en fout, même si on surveille pour s’assurer que …

 

Dans les cas de mouvements sociaux par exemple, les choses étaient plus simples que de nos jours et la question se résumait ainsi : parlent ils seulement entre eux sans vraiment nuire à l’image de l’entité auprès du grand public ? Ce grand public représenté par les internautes non concernés directement par la chose initialement mais qui peuvent être potentiellement sensibilisés et participer dans la conversation. 

Si cela ne sortait pas du cadre et du groupe “militant”, ce n’était pas un vrai problème en soi (mais juste un signal faible – abus de langage à dessein ici – dont on devait rendre compte de l’évolution régulièrement).

Aujourd’hui sur les réseaux sociaux : le militant est le grand public, et le grand public est militant.

La sphère militante circonscrite à un groupe comme pensé il y a quelques années n’est plus d’actualité. Le militant ne s’inscrit plus seulement dans un mouvement avec une influence qui intéresse peu l’opinion et n’est plus circonscrit à “un mouvement marginal” à faible influence médiatique en soi.

La “sphère militante” n’a plus lieu d’être dans l’analyse des débats en ligne : parce que parler de sphère, c’est impliquer une circonscription.

Aujourd’hui cette question de militantisme n’est pas obsolète, mais doit être considérée selon deux postulats :

1/ Nous sommes tous (potentiellement ou directement) militants. Prenons toujours l’exemple de Twitter : alors qu’il y a plusieurs années les principaux utilisateurs étaient globalement ultra-spécialisés sur des sujets de niche (notamment la tech et la communication), le réseau social est devenu une agora sans règles et un lieu où les cris d’orfraie et la critique abusive conditionnent le débat. Deux choses alors : 

  • Si il existe certaines conditions d’utilisations, elles sont souvent transgressées. (Puisque le choix, comme tous les réseaux sociaux, c’est le traitement et la régulation a posteriori). Ces règles pouvant être ignorées, les fausses informations, la diffamation et l’insulte peuvent apparaître comme légitime.
  • Les causes qui nous tiennent à coeur, ou les causes de posture. Pour X raisons, même lorsque nous ne nous sentons pas directement concernés par un sujet, nous prenons position et nous mêlons au débat (notamment sur les questions écologiques, sociales et de genres entre autres – constat d’observation personnelle sans valeur statistique). Or, plus souvent qu’on ne le pense, cela implique de mettre en difficulté (même quand l’intention initiale n’est pas celle-ci) des entités ou des personnalités. On voit bien évidemment des contenus sur le sujet même de l’urgence liée au climat, mais on voit plus souvent ces messages impliquant la réputation d’une entreprise ou d’une personnalité publique.

2/ Si il existe toujours des groupes de pressions militants, leur objectif n’est plus de porter d’une voix par un groupe un message, mais d’avoir l’opinion comme relai (et non plus, donc, de s’attaquer seuls à l’entité ou à la personnalité concernée). Prenons l’exemple d’un mouvement initié par des syndicaux. Alors qu’en 2010, si 50 personnes se trouvaient en difficulté et voulaient faire pression via les réseaux sociaux  – entre autres évidemment -, cela se limitait à une discussion entre les principaux intéressés (je ne parle évidemment pas de généralité, mais dans la plupart des cas observés à un niveau local). Aujourd’hui, la stratégie d’un mouvement syndical va essayer de mobiliser des groupes politiques et d’intérêts, voir des particuliers dans une stratégie virale (de nombre). Il ne revendique plus, il cherche à mobiliser, il ne s’inquiète pas de la manière dont il va discuter directement avec son “adversaire” (supposé ou non), mais comment rallier à sa cause une opinion pour mieux le prendre par la force de la puissance de frappe des ralliements.

    Ce qui nous amène à la seconde partie de cette petite observation de l’évolution depuis 10 ans de la prise de parole militante. 

    Mais pour la petite digression – notre sujet étant le militantisme sur les réseaux sociaux -, il est aussi intéressant d’aller un peu plus loin dans le passé. Le militant “mailleur” (Luc Boltanski et Ève Chiapello, 2000) ou de “facilitateur de réseaux” (Fabien Granjon, “Les militants-internautes, Passeurs, filtreurs et interprètes”, 2003). Les supports techniques étudiés à l’époque par l’auteur, bien avant les réseaux sociaux donc, sont principalement les sites internet et la messagerie.

    Le grand public comme relai, ou comment la sphère militante doit être absorbée pour avoir un pouvoir de nuisance.

    Comment identifier la réelle efficacité de la propagation de ces mouvements ? Il y a évidemment la question du maintien de l’influence dans la durée, mais aussi et surtout des potentiels risques IRL. Les actions des gilets jaunes uniquement sur les réseaux sociaux n’auraient pas le même poids que leurs manifestations le samedi pour pousser le gouvernement à l’action, MeeToo n’aurait été qu’une mode de quelques semaines sans les plaintes déposées dans les tribunaux, l’inquiétude de Canal + devant la polémique Zemmour n’est pas liée aux messages critiques et/ou menaçants envers les décisionnaires de la chaîne, mais des mouvement concrets de désertions d’invités, la disparition d’annonceurs pendant le créneau, etc.

    Comme me le rappelait le directeur dans un outil de veille : “nous sommes tous des politiques. Autrement dit, nous nous impliquons tous avec la même voracité et le sentiment de légitimité intellectuelle dans la plupart des débats émergents ou déjà hyper médiatisés. Nous prenons position, chacun d’entre nous, aussi bien dans l’indignation que dans l’admiration. À partir de là, la structure conversationnelle des réseaux sociaux aidant, chaque événement et micro-événement porté à notre connaissance est l’occasion de prendre position.

    On a le fait initial de la facilitation de la propagation d’un message, qui quelques années auparavant serait resté circonscrit à un écosystème : nous sommes tous des internautes-citoyens “éclairés” multi-cartes et à l’indignation facile, quand elle n’est pas exacerbée. 

    Le mot clé : exacerbation.

     

    L’exacerbation, le moteur de la propagation

    L’enjeu n’est plus seulement de mobiliser une – réelle ou abstraite – “communauté” d’intérêt, mais de passer par l’opinion publique pour faire valoir ces mêmes intérêts. Petite parenthèse : la question du trolling est évidemment essentielle sur ce sujet, mais nous allons l’aborder ici de manière partielle pour nous concentrer sur le mouvement naturel des interactions dans le cadre de l’exacerbation d’un débat. Autre petite parenthèse, la question des algorithmes des réseaux sociaux (trop sous estimés) : nous ne l’aborderons qu’en surface (et pourtant elle est dans certains cas l’essentiel du débat : exemple des fakes news mises en avant car encourageant à la réaction, à l’interaction et donc au temps passé et au recrutement de nouveaux utilisateurs, notamment lors de périodes “critiques” comme les élections politiques).

    Cette exacerbation est bien évidemment poussée et encouragée par les réseaux sociaux : c’est leur graal! Si Twitter en était resté à un réseau de connaissance avec une structure du débat proche de ce qui se passe en IRL, la plateforme n’aurait pas tenu, du fait d’un manque évident de ressources financières à cause d’un nombre limité d’utilisateurs. 

    Mais l’insulte, la prise de position binaire et non nuancée, la violence, le parti pris que l’on va considérer à titre personnel comme inacceptable va développer de manière plus importante de l’interaction : quantitativement, on y est. Plus de nuance, nous sommes des soldats au service d’une cause (qui dans la vie de tous les jours ne nous aurait pas vraiment touché, au sens où notre mobilisation aurait été quasi nulle pour la plupart d’entre nous) et d’une armée (symbolique) pour des intérêts qui ne sont strictement liés qu’à la plateforme, mais qui par un effet vicieux va impacter notre position dans la vie de tous les jours.

    Le temps médiatique versus le temps de l’information et de la connaissance, car il s’agit de cela aussi : beaucoup d’utilisateurs font le choix assez strict, soit de limiter leurs interactions, soit de limiter leur accès aux réseaux sociaux. Les réseaux sociaux encouragent à “l’affect politique” : je pense que ma position est vraie parce que je sens ou je sais, avec mon corpus de connaissance, que l’autre est dans le tort, mais j’ignore que je suis poussé à une exacerbation encouragée par les plateformes elles mêmes.

    Parti pris – à voir sur la durée – : si le débat doit se poursuivre, les vraies actions ne peuvent venir que du législateur à ce stade.